Thomas met-il vraiment ses mains dans le côté du Christ ressuscité ? Texte à l’appui, la réponse est ouverte… et pas si évidente !
À la manière des chrétiens qui exultent et chantent leur joie au matin de la Résurrection, commençons en musique avec le sublissime Hallelujah de Haendel, ici interprété par le Chœur du Concert d’Astrée en 2017 et dirigée par la cheffe d'orchestre française Emmanuelle Haïm.
Puis revenons au texte de l’évangile qui raconte justement la Résurrection… et le doute de Thomas face à une telle nouvelle.
Le passage qui suit est le plus célèbre épisode où il est question de l’apôtre Thomas. La scène commence le jour de la Résurrection, juste après l’apparition à Marie-Madeleine — première personne témoin de la Résurrection.
Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que les portes [de là] où se trouvaient les disciples étaient fermées par peur des Juifs, Jésus vint et se tint au milieu et il leur dit :
— Paix à vous !
Et ayant dit cela, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent alors remplis de joie à la vue du Seigneur. Jésus leur dit de nouveau :
— Paix à vous. Comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie.
Ayant dit cela, il souffla sur eux et leur dit :
— Recevez l’Esprit-Saint ! Ceux dont vous remettrez les péchés, ils leur seront remis et ceux dont vous les retiendrez, ils sont retenus.
Mais Thomas, l’un des douze, appelé « Jumeau », n’était pas avec eux lorsque vint Jésus. Les autres disciples lui disaient donc :
— Nous avons vu le Seigneur !
Mais il leur dit :
— Si je ne vois pas dans ses mains la trace des clous, ni ne mets mon doigt dans la trace de ces clous, ni ne mets ma main dans son côté, non, je ne croirai pas !
Huit jours plus tard, les disciples étaient de nouveau à l’intérieur et Thomas avec eux. Vient Jésus, les portes fermées. Il se tint au milieu et il dit :
— Paix à vous !
Ensuite il dit à Thomas :
— Approche ton doigt ici et vois mes mains et approche ta main et mets-la dans mon côté et ne sois plus incrédule mais croyant.
Thomas répondit et lui dit :
— Mon Seigneur et mon Dieu !
Jésus lui dit :
— Parce que tu m’as vu, tu as cru. Heureux ceux qui ne voient pas et qui croient.
Jésus fit encore beaucoup d’autres signes en présence de ses disciples qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceux-ci ont été écrits afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu et qu’en croyant vous ayez la vie en son nom.
Cet épisode a connu une réception foisonnante dans l'histoire de l'art. En effet, nombreux sont les peintres qui ont représenté Thomas mettant ses doigts dans le côté stigmatisé du Christ ressuscité — et cette interprétation est tout à fait possible. Mais il s'agit d'une interprétation, qui vient se loger dans le creux de ce que le texte ne dit pas.
On préfère donc le dire d’emblée et très explicitement : dans le texte, rien ne précise que Thomas touche effectivement le corps de Jésus ressuscité ! On vous remet le passage, si jamais vous l’avez lu en diagonale (et c’est dommage) :
« [Thomas dit aux autres apôtres] :
— Si je ne vois pas dans ses mains la trace des clous, ni ne mets mon doigt dans la trace de ces clous, ni ne mets ma main dans son côté, non, je ne croirai pas !Huit jours plus tard, les disciples étaient de nouveau à l’intérieur et Thomas avec eux. Vient Jésus, les portes fermées. Il se tint au milieu et il dit :
— Paix à vous !
Ensuite, il dit à Thomas :
— Approche ton doigt ici et vois mes mains et approche ta main et mets-la dans mon côté et ne sois plus incrédule mais croyant.
Thomas répondit et lui dit :
— Mon Seigneur et mon Dieu ! » (Jn 20, 25-28)
Voilà, preuve par le texte ! Si de nombreux tableaux représentent Thomas la main dans le côté du Christ, le texte de l’évangile ne le précise pas — il s’agit d’une zone d’ombre, comme il y en a beaucoup, puisque le texte n’est pas un compte rendu exhaustif de la scène. Il est donc plus ouvert.
Or, il convient de faire honneur à ce silence. Ainsi, il laisse les 2 possibilités interprétatives ouvertes :
Finalement — et c’est là l’essentiel — le point d’attention de l’évangéliste ne se trouve pas tellement dans le fait que Thomas touche ou non le corps de Jésus pour avoir la preuve matérielle de sa résurrection. Non, le sommet est ailleurs.
En effet, le sommet de la scène se trouve dans la réponse de Thomas — véritable profession de foi :
« [Jésus] dit à Thomas :
— Approche ton doigt ici et vois mes mains et approche ta main et mets-la dans mon côté et ne sois plus incrédule mais croyant.
Thomas répondit et lui dit :
— Mon Seigneur et mon Dieu ! » (Jn 20, 27-28)
Ainsi, en face de Jésus ressuscité, Thomas, qu’il touche ou non Jésus dans sa chair, professe l’une des formules les plus explicites des évangiles : « Mon Seigneur et mon Dieu ».
Son regard de foi l’amène à exprimer la vérité la plus haute de la foi chrétienne : homme de chair et d’os, mort sur une croix et ressuscité avec son corps stigmatisé, Jésus est Dieu.
Poursuivons notre plongée à la croisée des Écritures et de l’histoire de l’art. En peinture, les attributs traditionnels de saint Thomas l’apôtre sont assez évidents : la lance et le livre — comme en atteste le tableau d'Artus Wolffort ci-dessous.
Et pour causes ! Les tableaux et peintures religieuses ont longtemps eu comme fonction d’enseigner ceux qui les regardaient. Ainsi, les tableaux représentent le personnage avec les indices qui permettent de rappeler son histoire. Alors, pourquoi donc une lance et un livre pour saint Thomas ? Petite explication :
La lance est une double référence.
Le livre ouvert, lui, fait référence aux évangiles. En effet, Thomas fait partie des 12 apôtres, et son nom apparaît dans 4 évangiles ainsi que dans les Actes des Apôtres. À ce titre, il tient une place importance dans la fondation de l’Église, après la Résurrection et à la Pentecôte — d’abord comme témoin oculaire de la vie du Christ, puis comme acteur-clé dans la diffusion de cette bonne nouvelle à travers le monde, jusqu’en Asie !
Finalement, et c’est assez génial, ces deux attributs se complètent parfaitement pour dresser le portrait de Thomas. En effet :
Avant de conclure, faisons un pas en arrière pour relire le début du passage, lorsque l’évangile précise que Thomas n’est pas présent lors de la première apparition du Christ ressuscité à ses apôtres.
« Mais Thomas, l’un des douze, appelé Didyme [c’est-à-dire « Jumeau »], n’était pas avec eux lorsque vint Jésus. » (Jn 20,24)
En fait, « didyme » est la traduction grecque du mot hébreu « toma » et signifie « jumeau ». Mais pourquoi ajouter cette traduction en grec ?
Ce détail est d’autant plus intrigant que :
Autrement dit : pourquoi le distinguer, pourquoi cette précision ? Réponse : il s’agit surtout d’une invitation à creuser, à interroger — et finalement à interpréter ce nom. De qui Thomas est-il le jumeau ?
On sait en effet que Pierre et André sont frères, que Jean et Jacques sont frères, mais qui donc a Thomas comme frère jumeau ?
L’interprétation populaire la plus courante est la suivante : Thomas est appelé Jumeau, car il est notre jumeau… Oui, notre jumeau à nous, lectrices et lecteurs des évangiles, nous qui sommes appelés comme lui à en passer par l’épreuve de la foi.
Finalement, la rencontre entre Jésus et Thomas est d’abord une intrigue de reconnaissance autour d’un homme mort qui se présente bien vivant à ses amis quelques jours plus tard. Sur ce point, Irénée de Lyon souligne que les stigmates du Christ attestent qu’il s’agit bel et bien du même homme :
« [Jésus] est ressuscité dans sa chair, de façon à pouvoir montrer à ses disciples jusqu'aux marques des clous... »
Irénée de Lyon, Contre les hérésies (5, 31, 2) ; Paris : Cerf, coll. Sources Chrétiennes, 1952-1982, éd. et trad. François Sagnard, Adelin Rousseau et Louis Doutreleau
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